Le transfert, kesako?

 Avec mon kiné, l’étape suivante était, sans doute, celle qui demandait le plus de technique, donc plus d’apprentissage : le transfert[1].

Après de longs exercices, assise sur un plan de travail, à soulever les fesses en appui sur les mains, à la recherche de postures[2] et d’équilibre, j’appris à passer d’une assise à l’autre. Mes triceps, tant choyés, allaient donner toutes leurs valeurs.

Je ne pouvais réaliser ce geste, tellement utile dans la vie quotidienne, sans l’aide d’une planche de transfert. Cet objet technique nouveau me permettrait d’agir seule sans l’intermédiaire d’un tiers et, comme j’étais plus disposée à être indépendante plutôt qu’à compter sur une assistance permanente, j’étais plus que motivée (j’avais toujours eu cette volonté avant l’accident et je n’avais pas changé).

Mais voilà, comment vais-je m’y prendre ? Telle la poule découvrant un couteau, je comptais sur les consignes de mon kiné.

Techniquement, il m’expliqua chaque geste en décomposant de façon analytique la posture à adopter : à première vue, cela mobilisait à la fois une bonne énergie physique et une stratégie dans l’inclinaison du fauteuil, le positionnement de la planche et des jambes, dans la rotation des fesses et du tronc, dans l’équilibre précaire qui me caractérisait et l’atterrissage des pieds sur le repose-pieds.

Bref, de l’ordre des gestes dépendait la réussite de l’exercice : il ne fallait pas confondre vitesse et précipitation, comme disait ma grand-mère.

Les premiers essais furent un échec : accepter cette frustration, reconnaître la difficulté d’une telle acquisition me plongeait dans un profond désarroi. Tout n’était pas gagné et la route vers l’autonomie n’était pas toute tracée, rectiligne et sans embûches. Patience et répétitions devraient finir par apaiser mes inquiétudes et me permettre d’apprivoiser mon corps et ces actes.

« On a le temps, on n’est qu’en janvier, tu progresses bien ! Tu sais, la rééducation, c’est de la persévérance mais aussi, une part psychologique ! Toi, t’es une battante ! Tu ne te poses pas de questions, tu fonces ! » me dit Nicolas.

Me décourager ? Pas question, ces mots me touchaient et reflétaient ce que je vivais. Ce corps à corps avec moi-même était un combat de tous les jours.

Hermann Hesse a dit que « contre les revers de la vie, les meilleures armes sont le courage, l’entêtement et la patience : le courage renforce, l’entêtement satisfait et la patience apaise ». C’était bien vrai.

Au fil des semaines, ce transfert devint « presque » facile : toujours très concentrée pour le réaliser (même à l’heure actuelle), je le répétais en salle de kiné des dizaines de fois puis dans un contexte réel. Je contrôlais ainsi la situation et j’acquérais la confiance pour me permettre, si besoin, de me transférer seule de mon fauteuil sur un lit, plus tard sur une siège de voiture.

 

 

[1] Transfert : passage du fauteuil sur un lit, un siège de voiture.

[2] Posture : élaboration et maintien de la configuration des différentes parties du corps dans l’espace.

Billet e epitaphe2