Ambiance de travail

Pendant la rééducation,  on se retrouvait tous dans la salle commune, un plateau technique pourvu d’appareils de « torture ».

Certains patients parvenaient au terme de leur rééducation, d’autres nouveaux arrivaient.

J’observais du coin de l’œil le travail des uns et des autres, les souffrances qu’on devinait sur leurs visages, les sourires complices pendant les exercices…

On partageait l’expérience commune du handicap, la même galère, chacun avec son histoire, son degré de lésion, ses capacités, …

C’était, dans ce microcosme, en me comparant aux autres que j’analysais ma propre situation et je prenais conscience de la progression de ma rééducation.

Cette ambiance collective « repose sur l’exposé, sans garantie, qu’avec le temps et l’habitude, les gestes et les êtres finissent par trouver leur place dans une forme d’union qui rendent ces moments moins coûteux sur le plan émotionnel[i] ».

Je discutais avec un tétraplégique dont la moelle épinière était sectionnée en C1 C2 bien plus haut que moi (C6 C7), et qui ne bougeait que la tête. Il conduisait son fauteuil électrique avec une manette commandée par son menton et profita de ma présence pour prendre l’ascenseur : j’appuyai sur le bouton du 2ème étage (geste banal qu’il ne pouvait plus faire) et, bien que ravie de lui avoir rendu service, égoïstement, je me délectais d’être relativement autonome et d’avoir encore cette liberté.

Je croisais toujours moins loti que moi ou, au contraire, moins « handicapé » : et là, j’enviais presque le paraplégique qui, d’une impulsion, faisait son transfert sur son fauteuil pour effectuer ensuite quelques tours sur deux roues.

Quelle chance, il avait ! Mais, ça, lui même ne le savait pas !

Il y avait Agnès, jeune paraplégique que j’ai retrouvée des années plus tard sur Facebook. Elle était en équipe de France handisport de basket. Gérard, un corse tétraplégique, qui me racontait que son coiffeur lui avait demandé s’il fallait lui couper les pattes, il avait répondu : « non, merci, c’est déjà fait ! ».

Il y avait un martiniquais devenu « tétra » à la suite à une chute de cocotier, un rugbyman ou un plongeur dont les cervicales avaient subi aussi le mauvais choc au mauvais endroit.

Un collègue paraplégique s’était fait déteindre les cheveux de couleurs vives. En croisant le médecin dans le couloir qui le dévisageait, il ne put s’empêcher de lui dire : « vous n’avez jamais vu de perroquet à roulettes ? »

Au-delà de ses labeurs, cette joyeuse équipe vivait ainsi des jours heureux.

 

 

[i] BOUTON Xavier, Corps diminué et reconstruction collective, Editions PUG novembre 2008

Copains 1